Schirman & De Baucé
Artistes permanentsHermine BourgadierNicolas BuffeCléa Coudsi et Eric HerbinJim CoverleyMatthieu Davy de VirvilleIsabelle FerreiraMonique MoreiraAmanda RiffoJi-Eun Yoon

Titre : Street Fighters n°3
Dimensions : 55 x 75 cm / 80 x 100 cm
Caractéristiques techniques : tirage numérique
Nombre de tirages : 3 exemplaires pour 55 x 75 cm / 1 exemplaire pour 80 x 100 cm
Date : 2005

 

Collection Privée, Paris (80 x 100, pièce unique)

Collection Privée, Paris (55 x 75 cm, n°1/3)

 


Street fighters, du nom du jeu

Les visages saisis par Hermine Bourgadier appartiennent à des ténors de l’antique jeu vidéo en salle : Street fighters. La scène est donc elle-même déjà historique, car ces champions vont bientôt disparaître, les consoles privées se substituant définitivement aux salles de jeu. Cet espace public est un théâtre abandonné qu’Hermine Bourgadier a visité au cours de sa longue recherche sur les relations de l’homme contemporain au jeu. Et elle a trouvé là, hallucinés peut-être plus encore par l’excitation d’un jeu condamné par le progrès technique que par la compétition elle-même, une communauté qui lui a accordé le droit de la portraiturer. Rien donc, ici, d’un reportage à la sauvette. Plutôt des visages de cire, ceux de ces êtres du jeu qui ne sont donc pas des combattants de la rue, mais des virtuoses du virtuel.

Au milieu des années 1980, le grand photographe américain Lee Friedlander fut le premier à dresser une galerie de portraits à partir de la relation visage-écran d’ordinateur. Mais il s’agissait, dans MIT Boston and vinicity, de faire le portrait du monde du travail au moment de sa profonde transformation. L’homme et la machine reformaient un couple où, désormais, la relation s’effectuait tout entière dans une opération de visualité. Reposer la question sur le plan du jeu a nécessité de changer les repères. Avec les Street Fighters, nous sommes plongés dans un nocturne. Une autre forme d’aliénation commencerait-elle ? Ou bien le virtuel serait-il, paradoxalement, l’occasion d’une expérience de la liberté ? Ne connaîtrait-on pas l’action qui gouverne la scène, qu’on dirait ces êtres hypnotisés, drogués, extatiques en un mot. On les verrait passivement exhortés à subir la loi d’images mentales qui les submergent. Sait-on maintenant qu’ils sont saisis dans le moment d’une attention absolue à l’action qu’ils mènent sur l’écran, que ces regards fous deviennent ceux de la précision ultime. Comme le rappelle le philosophe Medhi Belhaj Kacem, le jeu est l’unique rapport heureux de l’être humain à la Loi. Ainsi, pour le spectateur, que ces hommes soient eux-mêmes sur le point de défaillir ou de porter l’ultime coup à leur victime virtuelle, les Street fighters sont des êtres de l’excès.

Dans l’incertitude du sens à donner à cette expressivité des regards, s’impose plus largement le motif des têtes. Plus que les seuls visages, les Street fighters sont des têtes au sens académique des « têtes d’expression » (avec leur typologie : colère, extase, frayeur, etc.). Car ici tout se passe dans le port de tête et la tension que le regard fait subir à l’ensemble. L’éclairage en contre-plongée que produit l’écran de jeu dramatise les traits, les néons de la salle saturent et réduisent les couleurs, celles des peaux brillent de bruns et de verts, le tout est pris dans un jus visuel, un liquide cathodique qui prolongerait les vernis de la peinture classique. De ce noir et de ce vert émergent donc les silhouettes des têtes auxquelles la tension des regards imprime un basculement en avant ou bien parfois une sorte de rejet contenu.
Et l’on voit la transe des griots moderne.

Michel Poivert, 2006